STANZA, Traces | 2021 | Eragon Productions - Digital Download

Tomber Le Masque & Laisser Ses Traces

par Yome, 2021-09-03

bannière stanza 2021
crédit photo : Stanza, (Facebook)

Mais de quelles Traces parlent-ici les Lillois de Stanza, à l'heure de publier un quatrième opus de French Electro-Pop sur-vitaminée ? Communément, l'on parle de Traces laissées dans l'histoire. Peut-être y avait-il urgence, après plus de dix ans d'existence, à marquer plus fermement de leur sceau la Scène Française. Après tout, quand Goldman choisissait de floquer son album live de 1989 de ce même nom, Traces, il a terminé numéro un des ventes (en France). Plus sérieusement, la plage donnant son titre à l'allbum, évoque, avec une sincère délicatesse, les traces qui survivent aux amours même déchus. Accolé à l'ensemble du disque, le sens est surement bien plus énigmatique et universel que ça. N'oublions pas que cet album a été écrit et enregistré, en partie durant cette satanée pandémie, comme le souligne, "En Douleur". Nous y reviendrons. Autre avantage, et non des moindres, le sens du mot Traces reste inchangé, une fois transposé en langue de Shakespeare. Après tout, la frenchPop ne repose t-elle pas sur les archétypes BritPop mais entonnée en français ? Pourquoi ne pas viser large !

“Le temps n'efface pas
la trace des grands hommes.”
(Euripide, Andromaque)

Pour qui les suit depuis leurs débuts, il y a maintenant quinze bonnes années, la trajectoire du groupe a nettement pris une tangente en un point du temps assez clairement défini. Tout se joue dans les mois qui ont suivi la parution du premier opus du groupe. Silences..., toujours disponible (sur Bandcamp) et à prix libre puisque distribué, à l'époque sous Licences Libres. Le site officiel du groupe ne mentionne pas ce disque qui, en 2011, synthétisait pourtant le Stan'za première formule. Certaines traces demeureraient donc difficiles à assumer ? Peut-être aurait-il été sage de changer de nom pour tourner définitivement la page.
Deux éléments assez nets, sans doute, pour expliquer ce changement de cap. Outre la résurgence, au sein de la Pop mainstream ces dernières années, des sonorités synthétiques eighties ayant bercé la souche créatrice du groupe, c'est probablement l'arrivée d'un clavier dans le line up, en la personne de Jona, qui mènera le groupe à Unda puis à Traces. Membre depuis 2012, plutôt discret sur Âmes Étranges en 2013, que l'on qualifiera d'album de transition, Jona prendra, alors, presque instantanément, une place considérable dans les arrangements, ainsi que la conception mélodique, jusqu'ici, assez communément œuvres de son seul leader, Jérémy Dewinter. Ça s'appelle un tandem créatif et, chez eux, ça matche plutôt bien.

S'ils ont grandi avec Prince et Michael Jackson, leurs sons ne se réclament pas de manière évidente de ces deux monstres sacrés. Non, s'il fallait trouver une filière nettement empruntée par ces lillois, particulièrement depuis l'album Foste en 2017, ce serait peut-être davantage Giorgio Moroder (nettement palpable sur "Comme"). Mais pas certain qu'il s'agisse-là d'une influence que ces trois-là empruntent sciemment. Moroder ayant surtout fait des émules un peu partout sur la planète musique des années 80. Au beau milieu de cette esthétique parfaitement Post New Wave anglo-saxonne l'on retrouve pourtant, ici ou là, un phrasé de guitare sonnant Laurent Voulzy ("Beaucoup"), ou une vague réminiscence d'Etienne Daho. Tous deux, également identifiés dans les références de Jerémy du temps où il publiait sa musique sous son propre nom. Daho étant même consacré 'Roi de la Pop Française', dans un récent post Facebook des Lillois. Stanza mêle, de façon plutôt subtile et presque fiévreuse, des genres à priori peu accommodables (quoi que finalement, l'histoire de la musique n'est-elle pas faite que d'amalgames ?!). Et le plaisir qu'ils y prennent semble transpirer de la musique telle qu'ils la conçoivent désormais. Et il se pourrait bien que ce soit communicatif…

pochette Traces, 2021

Finies donc les rondeurs Folk-Rock-acoustiques du Stanza originel, baignées de douces nostalgies. Bonjour à l'électronique imparable et au beat standardisé. Nous le disions, les membres du groupe ont grandi avec ces effluves sonores-là, Pop, Funk et New Wave. À l'heure du 'revival' de ces genres, un temps devenus désuets (voir ringards), Stanza a donc dégoupillé l'apostrophe de son nom en même temps que le violon ou la flûte traversière. Electrifiant ses guitares et les glissant un peu plus à l'arrière-plan. En lieu et place de quoi, le clavier s'est imposé en base mélodique simplifiée (mais pas simpliste pour autant) et solide. En résultent des mélodies plus instantanées et une interprétation vocale qui envoie, clairement, davantage du lourd. Se souciant désormais un peu moins du falsetto et du trémolo que de la façon de poser les mots juste quand il faut dans la mesure. Dégageant l'impression, à la fois, d'une plus grande maturité et d'une certaine spontanéité. Comme une mue finalement. Jérémy évoluant parfois une octave en dessous de ce à quoi il avait pu nous habituer. Mais comme on ne se refait jamais vraiment, une reprise comme celle de Sting, "It's Probably Me", disponible sur l'Édition Pulse de Traces, ressemble davantage, du point de vue du chant ou du jeu de guitare au Jérémy Dewinter, tel qu'on l'a connu avant Stanza. Il se joue probablement-là, une certaine dualité de sa force créatrice.

"Le Vide M'enlace Des Traces De Nous..."

L'écriture s'est sans doute également un peu déstandardisée, même usant de thématiques toujours assez universelles. De la mélancolie, toujours, comme sur "Vois-là". L'amour, ses détours et, particulièrement sur cet album et ses désillusions. Le vocable est, peut-être, plus agressif, incisif et sans détour que par le passé. Parfois martelé à l'économie des mots, mais jamais sans symbolique. Le disque d'un quadra assumé :

« Je veux une imprévue,
Une histoire déjà vue,
Sans promesse sans demain à ternir […]"
"Comme c'est à côté… Garde ton makeup ce soir… »

("Comme", extrait de Traces, 2021)

.

Au moins le message est clair. Et fort joliment formulé. Entre le ON et le OFF de l'album Âmes Étranges, l'auteur semble avoir, finalement, tranché !...
Difficile de passer à côté, le single "En Douleur", évoque quant à lui et de façon non dissimulée, la situation sanitaire usant d'une sémantique de la terreur totalitaire. Malin, pour l'auteur, d'entonner ce texte en trompe-l'œil, usant toujours de la première personne, mais plus timidement que sur le reste de l'opus. Comme s'il fallait ne pas dévoiler trop clairement sa position propre dans ce contexte, si particulier, de défiances civiles et civiques. Risqué de s'aventurer sur ces sujets de nos jours. Titre auquel s'adosse un clip, graphiquement bien réalisé, y glissant, de façon un peu opportuniste, avouons-le, la métaphore du masque... Par ailleurs, et comme pour "Beaucoup", "En Douleur" insuffle une atmosphère plus profonde et labyrinthique qu'il n'y parait de prime abord. Sans doute lié aux breaks instrumentaux habillant subtilement, ces deux plages.

Et si les percussions se sont progressivement tournées, également ces dernières années, vers les patterns électroniques, le départ de Low et de ses futs acoustiques, à l'heure de produire ce nouvel album, où seule "Tu Sais" porte traces de ses baguettes, ne fait que renforcer l'identité post New Wave d'un groupe désormais réduit à un Power Trio, avec Alexandre Devaux Bonduel à la basse (depuis 2014). Une basse, assez absente du disque. Hormis sur "Beaucoup", mais où le mix ne lui rend peut-être pas suffisamment grâce. Il y aurait peut-être eu un peu de place pour une basse plus funky, également vecteur mélodique et qui se fond moins avec les lignes de main gauche sur le synthé. Ce sera sans doute pour la scène, ou une section basse/batterie bien lourde donne toujours plus de profondeur aux morceaux. Gageons d'ailleurs qu'un batteur les rejoindra pour la tournée !

Traces parait telle une émanation évidente de Unda, sorti en 2015, plus que de Foste. Toujours est-il que, progressivement, depuis 2013, en quatre albums, les nordistes ont progressivement défini un style qui semble être, aujourd'hui, celui qui leur sied le mieux. La production s'est également professionnalisée, plus sèche et caractérisée, à l'esthétique post-moderne et dans l'ère du temps. Gommant, disque après disque, les nécessaires errances techniques d'un groupe qui n'a pas encore le statut professionnel. De sorte qu'il se dégage aujourd'hui de leur musique, mais aussi de leurs clips et de leurs visuels, une approche plus 'marketée', fidèle sans doute à ce que le public potentiel attendrait. Proposant différents Mixs d'un même morceau, sur des "maxi' et autres "Éditions Exclusives" ... Et jusqu'au 'Havana Live Mix' pour "Les Mailles". Déroutant, diront-nous, mais pas nécessairement dans le mauvais sens du terme. La version acoustique de "Traces" est, par ailleurs, une vraie réussite, toute en délicatesse, qui aurait pu être la version disposée sur l'album, créant ainsi une sorte de cassure atmosphérique, qui aurait pu redynamiser la seconde moitié de l'opus. D'ailleurs, parle t-on d'Opus quand il s'agit uniquement de téléchargement digital ?

Nous l'évoquions, les visuels eux même ont manifestement évolué vers les coloris Flashis. Osant ici, les tonalités Rose/Fuchsia et l'effet kaléidoscopique léger.
L'on s'interrogera peut-être sur l'instrumental "Pulse" ou sur la nécessaire piste en anglais dans le texte, "Wild Child", semblant toutes d'eux, plus pauvres et dans la mélodie et dans l'arrangement. Sans doute davantage destinés, à faire se dandiner les foules en discothèques qu'à transmettre une émotion ou un message. Il en faut pour tous les goûts. Mais placer "Pulse" en dernière plage est un choix, assez étonnant. Surtout à regarder la clôture des disques précédents, se refermant sur une version acoustique d'un titre déjà disposé dans la tracklist.

Différents marqueurs d'une volonté manifeste de peser, enfin, sur la scène francophone et donc, au-delà des seuls Hauts-de-France. Il semble que le trio s'y retrouve. Jona n'hésitant visiblement pas à user, de façon presque clichée, de certains sons Rétro-pop qui ne furent pas ce que les années 80 ont légué de mieux à la postérité. Les claviers lead sur le final de "En Douleur", en souffrent d'ailleurs un peu. Mais après tout, (se) jouer de ces sons-là, de façon aussi nette, dans le jeu comme dans leur placement au cœur du mix, démontre à quel point ce choix est souhaité et fièrement assumé. Impossible de leur en vouloir donc. Et le rendu final, à la découverte de ce disque, pourra avoir quelque chose d'extatique et donc laisser une trace indélébile dans le cœur des ceux qui se seront laissé gagner par la belle émotion émanant de l'ensemble.
Un projet musical à suivre, un disque à découvrir dès-à-présent.

  • Traces
  • Sortie 3 Sept.2021
    Label Eragon Productions
  • Prod. J.Dewinter, Eragon Prod
  • Genre Pop francophone
  • Mastering Sound Factory, Vincent Henninot
  • Textes/Mus.J.Dewinter, Jona

Tracklist

  1. Les Mailles
  2. Beaucoup
  3. Comme
  4. Tu Sais
    Batterie : 'Low'
  5. Traces
  6. Tu Démasquais
  7. En Douleur
  8. Aurant
  9. Wild Child
  10. Vois-là
  11. Pulse